Le danger russe

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Pendant la Guerre Froide, l'URSS avait développé un arsenal nucléaire, bactériologique et chimique d'une ampleur considérable. Après l'effondrement du communisme, il passa en héritage à l'Ukraine, à la Russie et aux Républiques d'Asie Centrale. Avec le délitement des structures étatiques, le développement d'organisations criminelles diverses, le danger est grand de voir des terroristes s'emparer d'armes de destruction massive. Comment garantir efficacement, dans ce contexte, la sécurité de plus d'un milliers d'installations nucléaires employant plus d'un million de personnes et contenant 12.000 tonnes de matériel fissile apte à l'utilisation militaire (ce qui suffit pour construire 1000 bombes atomiques)?

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Un arsenal nucléaire gigantesque

L'arsenal nucléaire russe, s'il est moins important que celui des Etats-Unis, demeurent suffisamment vaste pour détruire plusieurs fois la planère. Il tombe sous cinq rubriques :

1) Le stock d'armes nucléaires (controlé par le ministère de la Défense), comptant de 30.000 à 40.000 armes nucléaires. Selon le ministre de l'Energie Atomique Victor Mikhailov, le plus grand nombre d'armes fut atteint en 1986, avec 45.000 têtes pour retomber en mai 1996 à 32.000 têtes. Selon une estimation de la CIA, il y avait en mai 1992 30.000 têtes nucléaires (plus ou moins 5000). Les probabilités de voir ce stock en partie détourné sont faibles mais non nulles.

2) Par ailleurs, le Minatom (ministère de l'énergie atomique) dispose d'un stock de matériel fissile à usage militaire, produit à partir d'armes démantelées. Le démantèlement progresse actuellement à un rythme annuel de 2.000 armes nucléaires (converties en 15.000 tonnes de plutonium et 45 tonnes d'uranium hautement enrichi).

3) Le matériel fissile produit par des réacteurs nucléaires, ce qui donne 30 tonnes de plutonium séparé à usage civil.

4) D'autres stocks de matériel fissile, dispersés en plusieurs agences, des instituts de recherches (étude des réacteurs spatiaux), des installations navales (navires à propulsion nucléaire).

5) Enfin, l'armement nucléaire non conventionnel, qui consiste en une centaine d'armes nucléaires miniatures crées par le KGB, qui peuvent entrer dans une valise (moins de 35kg). Ces armes n'ont jamais été inclues dans les inventaires d'armes nucléaires, tout comme l'artillerie nucléaire légère ou les SADM des Américains.

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Des arsenaux mal entretenus et mal gardés

L'inquiétant délabrement des arsenaux russes est illustré par l'affaire de Mourmansk. Dans les années 1990, des tubes contenant des matériaux fissiles, et destinés à alimenter les réacteurs nucléaires de la flotte russe, furent volés dans une installation navale de cette ville. Le procès qui suivit mit en lumière les faiblesses des dispositifs de protection, à en croire le procureur : "même les pommes de terre sont parfois mieux protégées de nos jours que les matériaux radioactifs... Au sein de la flotte, tout le monde était au courant du mauvais état du système d'alarme de la chambre de stockage... des officiers et des spécialistes ont soumis des rapports écrits ce sujet ... mais la réponse fut toujours la même : pas d'argent."

Les Américains furent les premiers à s'inquiéter de cet état de choses. Un rapport d'octobre 1995 publié par le centre Henry L.Stimson avertit que les armes NBC russes sont "mal gardées dans des installations vétustes gardées par des soldats mal payés. La sécurité est problématic dans quatre des septs silos de stockage NBC en Russie : mauvais éclairage, brèches dans des palissades en bois, bâtiments de stockage en bois avec des portes fermées au cadenas, peu de gardes aux points d'entrée et de sortie principaux, et manque de système informatique d'inventaire. (...) Les installations de stockage chimique et biologique apparaissent comme vulnérables au vol, du dedans, et aux attaques, du dehors"

Plus récemment, une commission d'enquête dirigée par l'ancien sénateur Howard Baker et le conseiller à la Maison Blanche Lloyd Cutler rédigea en mars 2001 un rapport, commandé par le département américain de l'énergie, étudiant les conditions de stockage de l'arsenal russe. Les conclusions furent sans appel : "les bombes et les matériaux sont vaguement stockés dans des entrepôts que ne sont pas gardés; ou s'ils le sont, ils le sont pas des gardes qui peuvent facilement être corrompus".

Dans leur ouvrage Avoiding Nuclear Anarchy, les auteurs (Allison, Cote, Falkenrath, Miller) soulignent les faits suivants : "il y a plus de matériau fissile actuellement stocké dans des installations improvisées et peu sûre à Sverdlovsk qu'il y en a dans tous les entrepôts nucléaires de la Grande-Bretagne, de la France et de la Chine combinés. Même si 99,99% du stock russe de matériau fissile était gardé en sécurité, mais que le 0,01 pourcent restant disparaissait, la valeur du produit intérieur brut de dix Corée du Nord en matériau fissile serait perdue sans que personne ne le sache." (...) "la détérioration des frontières russes, des réacteurs nucléaires et des installations militaires mal gardées, et l'affaiblissement des mesures de sécurité ont contribué, par inadvertance, à alimenter le trafic illégal d'armes nucléaires, de matériaux apparentés et de technologies sur le marché international"

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Traffic officiel

Il reste maintenant à cerner l'existence et l'ampleur d'un éventuel trafic de matériaux nucléaires. L'armée russe, pour pallier le manque d'argent, peut être tentée de vendre son stock. Ainsi, dans les années 1990, un général russe, pourtant chargé du démantèlement des armes chimiques, fut arrêté pour avoir voulu vendre du gaz nerveux binaire à la Syrie. En 1991 et 1993, des militants du Jihad Islamique (qui a fusionné avec Al Qaeda) proposèrent au centre de recherche nucléaire russe Arzamas-16 l'achat d'une tête nucléaire pour $2 millions - qui refusa. Mais le trafic peut avoir une dimension étatique : en 1995, Viktor Mikhailov (ministre de l'Energie Atomique) vendit à l'Iran des réacteurs nucléaires, une centrifugeuse à uranium enrichi (pour fabriquer ce dernier), un réacteur au plutonium. Son homologue iranien, Gholamreza Aghazadeh, visita des sites nucléaires russes et s'engagea à acheter une usine nucléaire pour $800 millions - sans doute en vue de la fabrication d'une arme nucléaire.

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Trafic officieux

L'état de délabrement des arsenaux russes peut avoir donné des envies à plus d'un. C'est ainsi que les autorités russes ont recensé, pour les années 1990, 11 tentatives de vol d'uranium, 900 tentatives d'entrée par effraction dans des installations nucléaires, près de 700 tentatives de vol de documents classés secrets (et portant sur la fabrication d'armes nucléaires) par des ouvriers travaillant dans des sites sensibles. Rien que dans les 9 premiers mois de l'année 1994, plus de 100 tentatives de contrebande de matériaux nucléaires (à usage civil, toutefois) ont été repérées. Les officiels nient pourtant qu'une fuite soit possible, bien qu'on ait estimé par ailleurs la quantité du matériel fissile volé dans l'ex-URSS à celle produite par les Etats-Unis pendant les trois premières années du Projet Manhattan.

On doit également signaler l'affaire des "valises nucléaires". En 1997, le général Alexandr Lebed avertit ses homologues américains de la disparitions d'une quarantaine de ces valises nucléaires fabriquées par le KGB. Il se rétracta ensuite, pour dire que l'inventaire avait simplement mal été effectué. Pourtant, certaines sources affirment que Al Qaeda se serait procuré certaines de ces valises nucléaires.

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Vigilance américaine

Les Etats-Unis, fort inquiets de l'état de délabrement des arsenaux russes, renforça les surveillances à ses frontières. Dans les aéroports, les ports et autres points d'entrée, des détecteurs furent mis en place pour repérer des matériaux nucléaires cachés. Cette politique se doubla d'une protection active des arsenaux russes. C'est ainsi que le Département américain de l'énergie lança des programmes d'aide à la modernisation d'usines nucléaires russes. Par ailleurs, en 1994, une équipe américaine se rendit dans le plus grand secret dans l'ancienne république soviétique du Kazakhstan, où elle acheta 1.300 livres d'uranium à usage militaire et les rapatria dans des usines militaires américaines.

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Tout concorde donc à montrer que la Russie présente un point faible pour le terrorisme nucléaire, qui pourrait profiter de ses faiblesses pour se ravitailler à bon compte. Les Américains ont eu très tôt conscience du problème, et n'ont pas ménagé leurs efforts pour empêcher cela. L'avenir nous dira s'ils seront suffisants...