Histoire des armes chimiques

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Aussi loin dans le temps qu'il y a eu des conflits, différentes substances chimiques et poisons divers furent utilisés pour anéantir l'ennemi. L'essor de la chimie moderne au XIXème siècle rendit possible l'usage massif des gaz de combat; leur utilisation eut lieu pour la première fois pendant la première guerre mondiale, et depuis, la course aux armements chimiques de plus en plus puissants, toxiques et destructeurs s'est accélérée.

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Des Jivaros à la Crimée

En effet, des armes chimiques ou toxiques ont été utilisées à tous les âges. Sans parler des Jivaros qui utilisent des fléchettes empoisinnées, les Hindous utilisèrent des fumées toxiques pour subjuguer les adversaires (2000 av. JC). Dans l'Antiquité, les Spartiates entourèrent leur ville de pieux enduits de poix et de soufre; pendant la guerre du Péloponnèse (431-404 avant JC), ils firent usage de fumée à l'arsenic pendant les batailles de Platées et de Délios afin d'étouffer leurs adversaires.

Le fameux feu grégeois fut utilisé pour la première fois par les Grecs de Byzance en 672 après JC contre les Sarrasins, et son emploi persista jusqu'au Moyen-Age. Il s'agissait d'un mélange de poix, de chaux vive, de pétrole, de résine et de soufre. L'eau, ajoutée au mélange, réagissait avec la chaux et générait suffisamment de chaleur pour mettre à feu le pétrole, qui à son tour mettait à feu la poix, les résines et le soufre, donnant ainsi d'épais nuages d'une fumée dense, aveuglante et asphyxiante.

Par ailleurs, des sortes de bombes puantes furent utilisées un peu partout, comme mélange de térébenthine, de soufre, de déjections humaines et de sang. Vers 1590 une bombe incendiaire utilisant de la térébenthine et de l'acide nitrique fut mise au point dans les Etats d'Allemagne.

Pendant la guerre de Crimée (1854), l'amiral Cochrane, qui avait combattu aux côtés des Grecs dans leur guerre d'indépendance contre la Turquie, suggéra l'utilisation de soufre brûlant pour créer du dioxide de soufre; des navires anglais au large de Sébastopol pourraient alors créer les fumées toxiques pour gazer les forces russes. L'Etat-Major refusa, au motif que les Russes s'équiperaient facilement de protection. Un chimiste anglais, Lyon Playfair, suggéra l'emploi d'obus friables remplis de phosphore et de disulfide de carbone contre la flotte russe, pour l'incendier, et d'obus remplis de cyanide cacodyle susceptibles d'empoisonner les marins. L'Etat-Major refusa encore une fois, protestant contre le caractère vil et lâche de telles armes.

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La Première Guerre Mondiale (première génération des gaz de combat)

Il n'en reste pas moins que c'est la première guerre mondiale qui voit véritablement l'apparition de ces nouvelles armes de terreur que sont les armes chimiques. Ce sont les Allemands, lors d'une conférence en octobre à Cologne, qui ont eu le triste privilège de décider de les utiliser pour la première fois, espérant ainsi rompre le front enlisé dans une guerre de tranchée. Après l'usage anecdotique de poudre à éternuer (Ni-Schrapnell) en octobre 1914 contre les Français, des obus furent munis d'une charge chimique à bromide de xylyl ou de benzyl (T-Stoff) contre les Russes à Bolimoff le 31 janvier 1915, à Nieuport contre les Anglais et à Verdun contre les Français en mars 1915, mais l'opération fut un échec.

Par ailleurs, la Déclaration de 1899 de la Haye relative aux Gaz - signée par l'Allemagne - interdisait à ses signataires l'utilisation de projectiles dont la seule fin était de diffuser des gaz asphyxiants ou délétères. Pour la contourner, les Allemands imaginèrent d'envoyer près des tranchées des cylindres à chlore d'où émaneraient un nuage de gaz qui se déplacerait jusqu'aux combattants.

L'Etat-Major décida d'utiliser cette nouvelle arme à Ypres, pour réduire le dispositif français et couvrir un mouvement de troupes allemandes qui devaient rejoindre le front de l'Est. Pendant un mois, plus de 6600 cylindres furent installés, et le 22 avril 1915 libérèrent 150 tonnes de gaz chlorin qui se répandirent sur les lignes françaises, immédiatement subjuguées, et ouvrirent une brèche de plus de 4 kilomètres. Les Allemands négligèrent de l'exploiter, et quand ils se resaissirent, ils furent violemment combattus par Foch et les Canadiens du secteurs (dont 5000 périrent à la suite d'une autre attaque).

En l'espace de quelques semaines, les Alliés distribuèrent 200.000 masques à gaz à leurs soldats. Les Anglais firent usage de 5100 cylindres à gaz chlorin (soit 140 tonnes) contre les Allemands à Loos le 25 septembre 1915. Les Anglais purent conquérir la ville, mais furent repoussés deux jours plus tard. Les Français ne furent pas en reste, et dès août 1915 utilisèrent des obus remplis d'un gaz lacrymant (mercaptan perchloromethyl).

A mesure que la guerre se prolongea, de nouvelles armes chimiques furent développées. On estime ainsi que 44 agents chimiques différents furent employés par tous les belligéreants. L'innovation la plus terrible fut le gaz moutarde (Bi-2 chloro éthyle sulfide). Ses effects destructeurs sur l'organisme humain avaient été découverts par accident en Allemagne à la veille de la guerre, mais il ne fut utilisé que le 12 juillet 1917 par l'Allemagne contre les Anglais à Ypres, faisant des milliers de morts. Plus de 12.000 tonnes furent utilisées pendant la guerre, par chaque bord, faisant 400.000 victimes.

Les Alliés ayant trouvé une parade dans de nouveaux masques à gaz, les Allemands introduisirent un nouvel agent vomitif, la diphénylchlorarsine. Combiné au gaz moutarde, il forçait les soldats à enlever leur masque pour vomir, ce qui les exposaient à l'autre gaz.

En riposte, les Américans du Chemical Warfare Service, nouvellement créé, inventèrent un produit ayant les mêmes propriétés que la combinaison allemande des deux produits : ce fut le dichloroarsine, ou Lewisite, dont les effets sont similaires au gaz moutard - à ceci près qu'il provoque une douleur immédiate et violente. Conçu trop tard, il ne fut pas utilisé. Un autre gaz, l'adamsite, fut développé par les Américains et les Allemants indépendamment. Plus facile à produire que le Lewisite, il entra dans les arsenaux des forces de police du monde entier.

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1936-1945 : la série G des gaz innervants (deuxième génération)

L'entre-deux-guerres vit le développement des "agents G", produisant des spasmes laryngés, des difficultés à respirer, des perturbations de la conscience et une photophobie douloureuse.

En 1936-1937, un chimiste de l'IG Farben, le Dr Schrader, faisant des recherches sur de nouveaux insecticides, remarqua qu'un nouveau composé était extrêmement nocif, provoquant des réactions violentes de l'organisme et causant la mort chez la plupart des animaux au bout de 20 minutes. Tout heureux de sa découverte, il mit au courant les militaires qui l'adoptèrent et lui donnèrent comme nom de code "Tabun." En 1938, le Dr Schrader découvrit, à sa plus grande joie, un produit voisin, dix plus toxique et meurtrier que le "Tabun." Il le baptisa "Sarin." Une usine chimique produisant du sarin et du tabun fut construite à Dyhernfurth, et fut capturée intacte par les Soviétique, qui la démantelèrent et la transportèrent en URSS. Un autre gaz, encore plus toxique, le "soman", fut découvert par le Dr Richard Kuhn; les documents furent récupérés par l'armée rouge. Les Allemands n'eurent pas le temps d'utiliser tous ces gaz de combat, en raison de certaines difficultés dans leur fabrication et dans leur manipulation.

La série G se décline en plusieurs gaz différents, dont seuls les gaz GA, GB, GD, GF ont été produits et stockés. Les Etats-Unis choisirent GB comme agent non persistant standard, l'URSS, GB et GD. Les Irakiens produisirent GA, GB et GF, et utilisèrent GA contre l'Iran pendant la guerre Iran-Irak - seule utilisation confirmée d'un gaz de la série G.

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1952- : La série V des gaz innervants. Les gaz binaires. (Troisième génération)

Pendant l'entre-deux-guerres, de nombreuses recherches furent effectuées pour trouver une alternative encore plus efficace au gaz moutarde.

En 1952, un chimiste anglais, le Dr Ranajit Ghosh, découvrit un composé extrêmement toxique, l'amiton, (code VG), organosphoré. L'armée, à qui il en avait communiqué son échantillon, reconnut bien vite sa toxicité - au point qu'on baptisa cette série "V" - comme venin. Les gaz de cette série, hautement visqueux et de basse pression d'évaporation, sont très persistents, plus que les gaz de la série G. Très toxiques, il peuvent être disséminés par comptes-gouttes, aérosols ou par des nuages empoisonnés. Ils demeurent toxiques par voie respiratoire, mais sont bien plus efficaces par voie cutanée que les agents G.

Enfin, les gaz binaires furent développés depuis les années 1970. Il s'agit de combiner deux substances chimiques à usage militaire. L'idée n'est pas nouvelle (les Allemands eurent cette idée pendant la Première Guerre Mondiale), mais fut étudiée seulement récemment de façon systématique. Les agents binaires ont cette originalité, cependant, qu'ils ne génèrent l'agent chimique qu'au moment où son porteur se dirige vers une cible. Pendant la trajectoire, la barrière entre deux compartiments contenant des substances chimiques est cassée et le mélange donne naissance à l'agent chimique proprement dit.

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Derniers développements (quatrième génération)

La recherche scientifique progressant avec toujours plus de moyens, de plus en plus de nouvelles substances chimiques sont découvertes chaque jour; par ailleurs, la frontière entre agents chimiques et agents biologiques tend à s'effacer. Comme l'écrit le spécialiste de la question Robert C Neuman, "les toxines et biorégulateurs seront la quatrième génération d'agents chimiques", bien que leur construction et manipulation soit délicate.

Par ailleurs, les Soviétiques semblent avoir poussé très loin l'investigation portant sur les armes chimiques. Pendant la guerre soviéto-afghane de 1980, notamment, on signala l'utilisation d'agents jusqu'ici inconnus : le "smirch", qui noircit la peau humaine; un autre nouveau gaz de combat extrêmement rapide et très mortel; un gaz soporifique, et la "pluie jaune" - des mycotoxines (toxines mortelles tirées des champignons).

Les Irakiens ne sont pas en reste. On estime qu'ils ont développé des agents chimiques à poussière, c'est-à-dire des agents solides qui peuvent être disséminés par des aérosols, ou plus précisément des agents chimiques liquides qui ont été insérés dans un support inerte.

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Comme on le voit, la panoplie des armes chimiques s'est développée de façon prodigieuse au cours du XXème siècle, et offre un spectre varié, allant des armes les plus mortelles aux agents soporifiques. Souvent découvertes par accident par l'industrie civile, elles furent vite récupérées par l'industrie militaire et les Etats, pour servir pendant les grandes guerres qui ont ravagé notre siècle. Dans la seconde moitié du XXème siècle, elles devinrent l'arme atomique du pauvre et furent récupérées (voire développées) par des Etats du Tiers-Monde. Enfin, la dernière étape de cette évolution consiste en la récupération de telles armes par des organisations terroristes, phénomène qui commence dans les années 1970 pour se confirmer une décennie plus tard.

Bibliographie : Robert C. Neuman, Pierre Miquel, La Première Guerre Mondiale, Fayard