Islamisme et nazisme
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Il est possible de discerner une continuité entre l'idéologie nationale-socialiste et l'activisme islamiste. Le point de départ se situe dans les années 1930, pendant lesquelles le nationalisme arabe moderne se constitue en accointance avec les totalitarismes européens. Pendant la période qui précède la seconde guerre mondiale, plusieurs facteurs peuvent expliquer ces affinités dangereuses : absence traditionnelle de colonies allemandes en terre musulmane, animosité des pays arabes colonisés contre l'Angleterre, la France et les premières implantations juives en Palestine britannique.
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Nationalisme arabe et national-socialisme : les années 1930
L’Allemagne des années 1930 ne porte qu'un intérêt assez faible aux questions du Proche-Orient, et laisse les mains libres à l’Italie en Méditerranée, conformément aux discussions secrètes accompagnant la signature du Traité de l’Axe (24 octobre 1936). Dans les mois qui suivirent, l’Italie prit partie pour la cause arabe : le 18 mars 1937, Mussolini reçut à Tripoli l’Epée de l’Islam et fustigea l’impérialisme britannique et les colonies juives de Palestine. Un programme de propagande radiophonique antibritannique à l’usage du monde arabe fut émis à partir de Bari. Et au Yémen, l’Italie soutint Yahia, l’imam du Yémen tout en critiquant la politique des Anglais à Aden. Toutefois, l’Italie ne réussit jamais à séduire les Arabes colonisés qui la suspectèrent bien vite de vouloir remplacer les Anglais et les Français dans la région.
L’Allemagne et le national-socialisme furent plus populaires. Dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933, des messages de félicitation lui parvinrent des pays arabes. Les Frères Musulmans, en particulier, cherchèrent à l’islamiser » ; on lui trouva bien vite des racines arabo-musulmanes (comme à Jorg Haider aujourd’hui). Il fut baptisé (si l’on peut dire) Abu Ali - Mohammed Haidar (le Brave) en Egypte ; ses sympathisants Egyptiens firent régulièrement un pèlerinage à Tanta, dans le delta du Nil, pour aller se recueillir dans la maison où serait prétendument née la mère du dictateur allemand ( !). De même, Mussolini était considéré comme un musulman au nom de Moses Nili (Moïse du Nil).
En Syrie, Anton Sa’ada créa le « Parti Social-Nationaliste », fidèlement copié sur son modèle nazi, et, lors des réunions de son parti, se proclama le Führer de la nation syrienne et vit dans le peuple syrien le véritable peuple supérieur aux autres.
En Egypte, Ahmed Hussein fonda à l’octobre 1933 le Misr Al-Fatat (« Jeune Egypte »), « précurseur du socialisme arabe », calqué sur le mouvement nazi « Jung Deutschland ». Comme leurs homologues allemands, ses militants se saluaient le bras tendu, se réunissaient à des meetings de masse, organisaient des processions avec des torches. Les slogans en usage étaient : « un peuple, un parti, un chef », « Egypte par dessus tout. » Il s’agissait de libérer l’Egypte du joug britannique, de récupérer le Soudan et d’unifier le monde arabe. Des milices, les « chemises vertes », imitations des « chemises brunes » S.A., cherchaient à intimider les juifs Egyptiens, voire boycottaient leurs boutiques ou les attaquaient physiquement. Pendant la guerre, les membres du mouvement s’enrolèrent comme espions dans l’Afrika Korps de Rommel. Un jeune lieutenant, Anouar-El-Sadate, fut capturé et emprisonné dans ces circonstances. Un autre membre des Chemises Vertes eut plus de chance et traversa la guerre sans encombres : il s’appelait Gamal Abdoul Nasser.
En Palestine, la politique britannique scandalisa les Arabes et les rapprocha des nazis. Le rapport Peel, qui prévoyait la tripartition du pays en trois zones (arabe, juive, britannique), fut généralement considéré comme inacceptable. Le 1er juin 1937, un télégramme allemand issu du ministre des Affaires Etrangères, à destination des diplomates allemands de la région, condamna le projet : « l’Allemagne ne soutiendrait jamais la création d’un Etat juif dans la région. (…) Il servirait à doter le judaïsme international comme dans le cas de l’Etat du Vatican et du catholicisme d’une base de pouvoir sanctionnée par le droit international. » Ce dernier point était du reste la reprise d’une idée de Mein Kampf. Cela amena le Grand Moufti de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini, à rencontrer le Consul général allemand le 15 juillet 1937 pour réclamer que l’Allemagne adopte publiquement cette position dans sa diplomatie officielle. Le 17 juillet 1937, Hikmet Souleiman, Ministre des Affaires Etrangères irakiens, demanda le soutien allemand lorsque son pays allait contester le rapport Peel à la Société des Nations. Les Allemands furent réticents : un mémoire rédigé par le baron diplomate von Weizsäcker conseilla de ne pas donner suite aux réclamations arabes pour ne pas froisser l’Angleterre que Hitler voulait ménager.
D’autres pays étaient favorables aux Allemands. Le roi Ibn Seoud avait, de 1913 à 1924, lancé ses troupes massées dans le Nedj, près de Riyad, à la conquête de la péninsule arabique, de la Mer Rouge au Golfe de Suez. Cette initiative avait été mal vue des Britanniques, d’autant que le roi dénonçait la cession du port d’Aqaba à la Transjordanie qu’ils occupaient alors. Le rapprochement avec les Allemands se fit après le rapport Peel. En novembre 1937, le secrétaire du roi sollicita l’établissement de relations diplomatiques auprès de l’ambassadeur allemand en Irak, Fritz Grobba, qui fut accrédité en septembre 1938 auprès de la cour séoudienne. L’Arabie Séoudite demanda à l’Allemagne de l’aider à acquérir une indépendance totale. Elle demanda discrètement son soutien au Reich : son amitié et des armes en échange d’une neutralité bienveillante en cas de guerre.
Comme on le voit, les années 1930 se marquent par l’émergence d’une collusion objective entre le monde arabe et l’Allemagne, même si cette dernière répugne à profiter de la situation par souci de ménager l’Angleterre. L’ampleur du sentiment pro-allemand, la haine de l’Etat juif marquèrent d’une façon décisive les débuts du nationalisme arabe moderne.
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La seconde guerre mondiale : alliance objective.
La guerre approchant, l’Allemagne céda aux demandes séoudiennes. En juin 1939, Hitler et Ribbentrop assurèrent l’ambassadeur extraordinaire séoudien de leur soutien. Un crédit de six millions de Reichsmark fut attribué au gouvernement séoudien pour lui permettre d’acquérir une petite usine de munitions, de la DCA, des chars légers et 4000 fusils. Mais le programme fut annulé avec la guerre, et l’Arabie Séoudite, sous la pression intense de l’Angleterre, rompit ses relations diplomatiques avec Berlin.
L’Irak fut également soumis aux mêmes pressions, et y céda d’autant plus facilement que le ministre des Affaires Etrangères, Nouri-As-Said, était pro-britannique. Mais le Président du Conseil, El Galiani, était pour l’Axe. Par l’entremise de son ministre de la justice, il entra en pourparlers avec l’Allemagne afin de s’assurer que l’Italie ne ferait pas d’autres conquêtes aux détriments des Alliés. Mais les Allemands ne veulent pas contrarier le Duce et demeurent neutres. El Galiani est chassé de son poste le 31 janvier 1941. Cependant, les premières victoires de l’Axe renforcent le sentiment pro-allemand et le 1er avril 1941 un coup d’Etat fomenté par les officiers nationalistes remet El Galiani au pouvoir en détrônant le régent pro-anglais Abdullah. Les Anglais envahirent aussitôt l’Irak mais se heurtèrent à une vive résistance. El Galiani fut soutenu par l’Amiral Darlan, homme fort du régime de Vichy, qui lui fournit quelques armes à partir de la Syrie sous mandat français. L’Italie envoya quelques escadrilles, tout comme l’Allemagne, mais pour cette dernière il s’agissait surtout d’une opération de diversion. Hitler prévoyait des opérations dans la zone, mais elles étaient prévues après l’achèvement de l’opération Barberousse contre l’Union Soviétique. Le régime Irakien ne put résister aux bataillons anglais déployés à partir de l’Inde, et le 29 mai Badgad fut capturée. El Galiani s’enfuit alors en Perse. En Syrie, les Français Libres et les Anglais parvinrent à chasser les vychistes.
Ce fut ensuite au tour de la Perse de tomber. Les Britanniques adressèrent au Shah Reza Pahlevi, qui avait déclaré la neutralité de son pays, un ultimatum lui enjoignant de livrer les navires et officiels de l’Axe se trouvant sur son territoire. Devant son refus, ils envahirent la Perse avec les Soviétiques, et le 17 septembre, les armées alliées entrèrent à Téhéran. Le Shah abdiqua en faveur de son fils et la résistance prit fin.
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L’action du grand Moufti de Jérusalem
Le grand Moufti de Jérusalem, Haj Amin El Husseini, eut une influence décisive dans l’infléchissement idéologique de l’Islam. Né en 1893, il servit dans l’armée ottomane dans la première guerre mondiale. Il fut nommé mufti par le gouverneur anglais et juif de la Palestine des années 1920, Herbert Samuel. Tout en affirmant qu’il cherchait à affermir l’ordre, il fomenta de meurtrières émeutes antisémites en 1920, 1929 et 1936.
A la suite du rapport Peel, il rencontra le 15 juillet 1937 le Consul Général allemand à Jérusalem pour demander que le Reich déclare publiquement son opposition. L’Allemagne ne réagissant pas, préférant laisser tout liberté aux Anglais, puis aux Italiens après le début de la guerre. Le 20 janvier 1941, le Grand Moufti écrit une lettre personnelle à Hitler pour lui annoncer que le monde arabe pouvait commencer la guerre contre l’Angleterre à condition d’avoir certaines garanties et une aide économique et militaire. La réponse ne vint que le 6 avril : le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, Weizsäcker, écrivit que les Allemands aideraient financièrement et militairement les Arabes s’ils se dressaient contre l’Angleterre et si l’on trouvait une route sûre pour acheminer le ravitaillement. Après l’échec d’Irak et la victoire alliée de 1942 à El Alamein, il devenait évident que le projet serait difficile à réaliser. Le Grand Moufti se réfugia alors à Berlin, où il s’autoproclama « premier ministre » d’un gouvernement panarabe dont le ministre des affaires étrangères était le chef irakien exilé, El Galieni, et le ministre de la guerre, Fawsi El Kaujki. Il était payé l’équivalent de $10.000 par mois, à partir des fonds secrets de la SS (confiscation des biens des juifs). Le Grand Moufti, par de nombreuses émissions de radio, tenta de galvaniser ses nombreux disciples, en leur demandant de ne pas perdre espoir en dépit de l’échec de Rommel, qui entraînait l’impossibilité d’envahir Eretz Yisrael : « levez-vous, ô fils d’Arabie, combattez pour vos droits sacrés ! Massacrez les juifs partout où vous les trouvez ; leur sang répandu plaît à Allah, notre histoire et notre religion. Cela sauvera notre honneur. » Fin 1944, Husseini tenta de provoquer une rébellion généralisée dans le monde arabe. Un commando germano-arabe fut parachuté en Palestine, ayant comme objectif d’empoisonner des puits de Tel Aviv, sans succès.
Le Moufti eut également une certaine influence dans la réalisation du génocide juif. Fin 1942, Eichmann ordonna que 10.000 enfants juifs soient envoyés de Pologne à Theresienstadt. La Croix Rouge offrit de les échanger contre des civils allemands ; Husseini eut vent du projet et protesta auprès de Himmler, l’avertissant que les jeunes juifs d’aujourd’hui pouvaient devenir de grands gaillards assoiffés de vengeance. L’échange fut annulé. Il fit échouer par ailleurs toute tentative de compromis relatif au sort des juifs de Hongrie à la toute fin de la guerre ; il se signala également dans l’organisation de milices bosniaques musulmanes et SS, qui eurent un succès mitigé. Dans ses Mémoires, il relate un entretien avec Hitler qui révèle ses objectifs : « la condition fondamentale que nous avions posée aux Allemands pour notre coopération était d’avoir les mains libres dans l’éradication de tous les juifs, jusqu’au dernier, dans la Palestine et le Monde Arabe. J’ai demandé à Hitler [allusion à la rencontre du 28 novembre 1941] qu’il me donne son engagement explicite pour nous permettre de résoudre le problème juif d’une façon conforme à nos aspirations nationales et raciales et correspondant aux méthodes scientifiques inventées par l’Allemagne dans son traitement des juifs. J’eus la réponse suivante : « les Juifs sont à vous. »
Après la guerre, Husseini fut déclaré criminel de guerre. Après un bref passage en France, il se réfugia en Egypte et rejoignit un réseau d’espionnage, de sabotage, et de propagande antisémtie dans lequel participait de nombreux nazis. Son influence décrut avec la défaite des armées arabes en 1948, mais il conserva un immense prestige dans le monde arabe, comme en témoignent les témoignages de sympathie qui s’élevèrent à sa mort, en 1974. Lorsque la Yougoslavie demanda son extradition, la Ligue Arabe refusa vigoureusement de le livrer. Les leaders palestiniens, Yasser Arafat et Faissal Husseini sont des membres de sa famille.
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Conclusion
Comme on le voit, le nationalisme arabe moderne, à sa naissance, eut de dangereuses fréquentations. La résistance à la colonisation anglaise et aux implantations sionistes s’accompagna d’une sympathie certaine envers le régime nazi. Le tournant décisif des années 1930 exacerba ce phénomène. L’action du Grand Moufti de Jérusalem ne saurait être sous-estimée dans la constitution de l’idéologie islamiste moderne, davantage axée sur les revendications territoriales, la détestation de l’Occident et d’Israël que sur le culte divin. Comme le dit le Cheikh Abdul Hadi Palazzi : « l’utilisation de l’Islam comme moyen d’éviter aux Arabes de reconnaître tout droit de souveraineté aux Juifs en terre d’Israël est nouveau. De telles croyances ne se trouvent pas dans les sources islamiques classiques. Conclure que l’antisionisme est la suite logique de la foi islamique est faux. Cette conclusion représente la fausse transformation de l’Islam d’une religion en idéologie sécularisée. »